A COMME AUTOPRTRAITSCINDY SHERMANCINDY SHERMAN![]() PASSIONNANT http://www.jcbourdais.net/journal/31mai06.php http://blogs.monlegionnaire.com/index.php?blog=29&title=title_32&more=1&c=1&tb=1&pb=1 Cindy Sherman, l'autoportrait à vie Ajouté le 18/05/2006 - Auteur : root Cindy Sherman est attablée devant un verre de champagne. On a envie de la dévisager. Observer le corps, les gestes. Cette Américaine de 52 ans réalise des autoportraits en photo depuis trente ans. Ou plutôt s'est choisie comme modèle unique pour incarner toutes sortes de rôles. Elle est tour à tour attirante ou répugnante, discrète ou impudique, gamine ou vieillarde. Elle pleure, agit, boude. Elle est au lit, à l'arrêt de bus, dans la cuisine. Dans une des images, son cadavre se décompose. L'oeil passe avec délectation des images à la vraie Sherman. C'est presque une leçon sur le mensonge de la photographie. L'artiste a fait le déplacement de New York à Paris pour superviser son exposition qui a lieu jusqu'au 3 septembre au Jeu de paume. Deux cent cinquante fois Cindy Sherman sur les murs. Ça lui fait quoi ? "Je me dis que je peux mourir maintenant, dit-elle. C'est drôle et effrayant à la fois." Dans le bar du centre d'art, elle est assise à côté d'Isabelle Huppert. Elles s'apprécient. Elles ont en commun un visage caméléon. Haute comme trois pommes, arborant une chevelure dorée, la vraie Cindy Sherman fait moins que son âge. Peau lisse et blanche, sourcils blonds, traits réguliers, maquillage discret. Une jolie femme plutôt anguleuse, alors que ses photos révèlent une poupée ronde. Ce visage neutre permet à l'artiste de faire jaillir des identités multiples. Dans l'exposition, le spectateur devient voyeur excité par le show exhibitionniste de Sherman. Face à l'artiste, c'est une autre musique : on est tenu à distance par sa réserve. Pas un geste ni un mot plus haut que l'autre. Elle explique : "Je sens que l'on veut entrer dans mon cerveau. Des gens imaginent un monstre, et ils se demandent où il est passé quand ils me font face. Ils sont déçus car je suis normale. Ce n'est pas moi dans l'exposition. Quand je parle d'un des personnages, je dis "elle" ou "ça"." Cette brune aux yeux bleus se teint les cheveux en blond depuis huit ans. " Pas pour ressembler à Marilyn, mais parce que c'est la couleur qui me va le mieux à cause de ma peau claire. Tout chez moi est clair." Une femme rangée donc, qui vient d'emménager dans un atelier à New York, fréquente une salle de gym presque tous les jours et partage sa vie avec un perroquet. "C'est comme si j'avais un enfant de 2 ans à la maison : ça prend du temps." Cette fille de la middle class a fait du chemin. Ses jours sont ceux du "top ten" des artistes les plus demandés au monde. Elle est l'emblème du photographe qui a su s'imposer dans les musées depuis vingt ans, et ses grands formats peuvent atteindre 400 000 euros pièce. Mais elle ne se montre pas en ville. "Je n'appartiens pas à la jet-set. Je fais juste ce que je dois faire. Peu d'interviews, quelques soirées de bienfaisance dans les musées. Je reste beaucoup dans ma maison." Elle déteste Bush mais ne le claironne pas. "Tout le monde se fiche de ce que pensent les artistes. Le monde de l'art est si petit... Et puis je ne pense pas qu'une oeuvre fasse gagner des voix." Une seule fois, en 1998, elle a accepté de figurer dans un film, Pecker, de John Waters. "Je ne pourrais pas être actrice. Trop peur." Elle fuit les photographes. "Je ne sais pas quoi faire de mon corps." Comment une femme aussi réservée peut-elle devenir complètement allumée sur ses photos ? Plongeons dans l'enfance. A 9 ans, elle aime prendre des instantanés familiaux avec son appareil Brownie, qu'elle colle dans A Cindy Book (le livre de Cindy). Comme le faisait Lartigue, à la fin du XIXe siècle. Elle adore surtout jouer avec des vieux costumes et des déguisements de princesse, piochés dans une malle. "J'aimais me transformer." Pour s'inventer des histoires ? "Non. Mon imagination ne partait pas. Juste le plaisir de me voir changer et jouer des rôles." Elle étudie la peinture à l'université de Buffalo, où elle réalise des autoportraits et des tableaux réalistes. On remarque d'abord la dilettante qui surgit, déguisée - notamment en femme enceinte -, à des vernissages d'artistes. "Je m'habillais pour sortir en ville." Son ami, l'artiste Robert Longo, finit par lui dire : "Tu devrais documenter ça." Garder une trace en photos de ses performances vestimentaires. Cindy Sherman a trouvé sa voie. 1977 : elle incarne 69 personnages de films de série B (Untitled Film Stills) qui invitent le spectateur à s'imaginer une histoire avec cette pin-up sexy cantonnée à la cuisine ou traquée par un inconnu. Hitchcock n'est pas loin. C'est la femme fatale telle qu'elle se répand dans les magazines et à la télévision, l'incarnation du désir masculin. Première oeuvre marquante. Succès planétaire. Sherman triomphe parce que ses images attractives tranchent avec l'art raide de l'époque. "On était au sommet de l'art conceptuel. C'était si sérieux ! Il fallait lire des livres entiers pour comprendre de quoi il s'agissait. Je voulais créer une oeuvre où tout le monde pouvait se reconnaître tout en étant subversive. Ces femmes sont sexy mais ne sourient pas. Elles sont amoureuses et tristes à la fois. Si on gratte un peu, il y a quelque chose de pas net." Elle en rajoute, en 1981, avec des photos en couleur, larges comme un écran de cinéma, où les jeunes filles allongées au lit ou sur le sol semblent pleurer l'amant volage. Les féministes lui tombent dessus. Et la revue Artforum, commanditaire de la série, refuse de la publier. "Ç'a été mal interprété, dit Cindy Sherman. Beaucoup voyaient des victimes alors que mon propos était de savoir pourquoi regarder ces filles provoque de l'érotisme." On lui demande d'ajouter un texte aux photos pour lever l'ambiguïté. "Surtout pas ! Mes photos ne sont pas un clou enfoncé dans la tête des gens. Aucune n'a de titre. L'interprétation doit être multiple. Et j'ai beaucoup changé de registre." En effet. Le temps passant, la jolie fille se détériore pour devenir un masque qui pue la mort. Des prothèses en plastique la transforment en monstre. En 1996, cette fan de films d'horreur réalise un long métrage, Office Killer, dans lequel une secrétaire dévouée tue un à un ses collègues de bureau. "Il y a assez de belles choses dans la nature pour ne pas en ajouter. Dans mes contes de fées, il y a du sang, des postiches, de la chair. Je cherche à créer le frisson du grand huit : sauter de l'excitant à l'effrayant. Et j'ai beaucoup observé la femme américaine." Elle dit ne pas être obsédée par la vieillesse. "Mais je ne me vois pas faire ça à 75 ans." Sherman n'apparaît jamais nue. Dans les scènes pornographiques, elle disparaît de l'écran pour laisser la place à des mannequins en plastique. Elle se souvient qu'à l'université une professeure a demandé de concevoir une série photos dont l'idée même effrayait ses étudiants. "Elle les emmenait dans des chutes d'eau. Ils enlevaient leurs vêtements et se photographiaient nus. Cette idée m'horrifiait. J'ai trouvé ma vraie phobie : me photographier nue. J'ai réalisé la photo. Je ne l'ai jamais exposée. Voilà la vraie Cindy Sherman." Michel Guerrin Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 18.05.06 L'exposition de photographies de l'Américaine Cindy Sherman au Jeu de paume à Paris, du 16 mai au 3 septembre 2006. PHOTO AFP/PIERRE VERDY Cindy Sherman ou la femme plurielle jeudi 29 juin 2006, par Marie PICARD Regard sur l’identité ou l’ultime enjeu de déconstruction des genres entre mascarade, jeu théâtral et hybridation Le « jeu » de la séduction, de la souffrance, du burlesque, de l’androgyne, de la monstruosité, ou autant de mascarades dont a usé Cindy Sherman à travers ses photographies, depuis plus de trente ans, afin d’explorer les stéréotypes sociaux, et en particulier l’identité individuelle féminine et les fantasmes qui en découlent. La rétrospective qui a été consacrée à son oeuvre au musée du Jeu de Paume du 16 mai au 3 septembre 2006 au travers de plus de deux cents photographies, nous a permis de lire l’évolution de son travail et son inventivité foisonnante à travers les rôles sans cesse changeants qu’elle s’impose : à la fois femme-îcone, femme-poupée, femme-prothèse, femme-madone, Cindy Sherman nous donne à voir un étonnant travail de déconstruction subversive des codes de la représentation féminine dans toutes ses dimensions, sexuelles, politiques, sociales ou encore historiques. Ce qu’on peut fort bien reconnaître, c’est que dès la genèse de son projet artistique, qui débute au milieu des années soixante-dix, avec les Untitled Film Stills (1975-1980), dans lesquelles elle se met en scène à la manière des films de série B américain des années 1950, Cindy Sherman a su porté à son point d’incandescence cette manière bien à elle de s’anéantir dans la mascarade, de se diluer au travers de ses travestissements. De la femme fatale à la femme déprimée, de la ménagère à la star, Sherman n’a eu de cesse d’endosser les rôles les plus contrastés, qu’ils soient. Mais qu’est-ce qui pousse cette artiste à reproduire son moi avec une telle frénésie ? Une volonté sans doute moins narcissique que ce que le spectateur pourrait croire. Seulement, un désir de nous révéler ce que nous sommes, tous ces stéréotypes auxquels il faudrait ressembler, le goût de l’apparence, les modes qui nous guident. A partir de son moi profond, elle est « nous », elle s’utilise pour dire les autres et nous fournit un immense travail sur l’identité, tout en mettant « en péril » ce sacro-saint principe d’identité qui nous dirige. Ce qu’elle veut nous démontrer avec toute sa conviction, c’est qu’ « une femme est définitivement « plurielle », qu’il n’y a pas à proprement parlé d’identité de la femme, mais qu’il y a bien au contraire à « devenir femme » ». Si la série des Untitled Films Stills est à ce propos fascinante, c’est dans le sens où Sherman procède en même temps au camouflage et à la découverte de son identité. Le pouvoir des images repose sur la conscience du spectateur qu’elles sont toutes incarnées par Sherman elle-même. Et pourtant aucune de ces images ne représente vraiment Sherman. C’est donc ce savoir extérieur ; car on sait que sous ces apparences diverses se cache précisément la même femme (en réalité, une femme plutôt modeste, sérieuse, aux airs de jeune fille qui se différencie autant du stéréotype de la femme américaine comblée que son visage se différencie des multiples représentations qu’elle en donne) qui explique pourquoi les Stills sont si saisissants. Cindy Sherman pourrait être chacune de ses personnes dans son art et ne serait personne en tant que telle (dans son art). Le génie de son oeuvre réside donc dans le fait que ses photographies révélent le construit, la fausseté des représentations prises comme faits de nature, pour finalement stétéotypes. Il n’existe d’ailleurs, pas plus parfaite preuve de génie, que les séries d’images des History Portraits (1988-1990), dans lesquelles Sherman se met en scène dans des portraits à la manière des maîtres anciens, jouant sur les signes et l’arrangement iconique des originaux détournés. Les sexes sont alors intervertis et les manoeuvres d’une peinture de portrait soi-disant authentique, mais en réalité idéalisatrice sont mises à nu. Avec cette série, Cindy Sherman a réalisé quelque chose d’étonnant et d’étrange. En privant les maîtres anciens et leurs modèles d’une certaine force, elle dévoile les artifices, les conventions, la fausseté éclatante de l’univers qu’ils croyaient solide, réel et inébranlable ; elle les réduit à eux-mêmes, à des conventions, que l’on adopte ou que l’on rejette, sans les prendre pour une vérité absolue. Que serions-nous sans notre maquillage, sans notre coiffure, nos robes, nos bijoux, nos seins, en bref, sans nos portraits « Que reste-t-il de la réalité humaine, une fois ôté le masque des apparences » Démasquer encore plus les apparences, en poussant encore plus loin la perversion, c’est ce qu’elle va réaliser avec les Sex Pictures , à partir de 1992. L’artiste, la femme disparaissent alors des images pour laisser place à des prothèses, des mannequins en plastiques tronqués, des poupées de sex-shop. Le corps n’est plus compris comme un lieu de la sûre découverte de l’identité, mais comme une construction précaire, modifiable, toujours menacé de devenir la scène de l’horreur et du morcellement. En fait, plus que tout autre chose, l’évolution de Cindy Sherman de l’art de « l’autoportrait »à l’art des « poupées macabres » n’a fait qu’augmenter le caractère étrange, non sentimental de son oeuvre. Au final, on constate surtout la perversion du système reproduit par l’artiste où l’émotion et la souffrance sont effacées en tant qu’expériences humaines porteuses de sens. Celle qui avait réussi à « faire voler en éclats » l’idée même d’identité s’attaque désormais férocement à l’idée d’humanité, jusqu’à provoquer un sentiment de saturation chez le spectateur. Il faut alors attendre les derniers travaux pour revoir Cindy, dans la série Hollywood /Hampton Types (2000-2002), où elle incarne « des comédiens ratés ou tombés dans l’oubli qui posent pour des portraits afin de postuler pour un emploi ». La mise en scène est sans pitié, mais une fois de plus si efficace. L’identité est ici réduite à un rôle et à l’image que nous donnons aux autres, à la question de l’apparence envers autrui. Une dernière fois, tout le pouvoir de l’image a eu raison de l’identité. Cindy Sherman au Martin Gropius Jusqu’au 10 septembre à Berlin au Martin Gropius Bau, on se rendra à la rétrospective de l’oeuvre de Cindy Sherman, la grande photographe conceptuelle de la féminité en cherche de son identité remarquable au XXe siècle. En effet, c’est le sujet de ce combat qu’elle a mené, entre la photographie et la peinture, depuis les années 70. On y vient en lien avec une femme assez prise dans un monde d’images, qui lui paraissent défavorables d’emblée. Et paradoxalement, par le dispositif a contrario qui présente la femme comme un cadeau mirifique offert à l’homme, sans doute pour la raison qu’il a fait une bonne chasse conquérante depuis la préhistoire. Il apparaît que la photographie naissante au XIXe siècle empruntait les dispositifs des représentations de la femme en usage dans la grande peinture. Mais, parvenue au XXe siècle, la chambre obscure des photographes devait s’ouvrir un peu, pour qu’une femme en démontât les mécanismes, souvent partis en roue libre dans la dévoration de la femme objet de luxe et de misère. L’oeuvre de Cindy Sherman n’est pas tant un travail féministe. Mais on y sent, par force de revanche, une réflexion très vive sur les usages et les coutumes dans un monde d’hommelets qui consomment la femme comme ils le feraient d’une tranche rosée de saumon dans l’assiette de leur ordinaire. Avouez que ça laisse quelques frustrations à la femme ainsi dévorée. Surtout quand elle est supposée passer son temps à se retirer, avec sa science du maquillage, les arêtes qui pourraient encore gâcher le repas dans la société des maîtres. Depuis les années 70, Cindy Sherman a tout fait pour donner à voir les images qui truquent la vie et les identités. Elle est passée transversalement de l’autoportrait, à la photo stéréotypée selon les canons des séries B. Elle a mis, forcément, toute la panoplie des postiches pour suggérer que la femme n’est jamais là où l’homme la pense entre ses jambes. On comprendra que Cindy a résolument visité la réthorique de la photo érotique de la pornocratie contemporaine, qui est plus étendue qu’on ne le pense. C’est-à-dire à la politique même et aux décisions qui gouvernent le monde par le biais de nos télés et des images crues et cruelles qui y sont dépliées. Alors, viennent les souvenirs d’une Cicciolina venue de la bande érotique pour atteindre jusqu’à la table des négociations politiques. Souvenons-nous, que la belle italo-hongroise proposa à Saddham Hussein de coucher avec lui pour qu’il arrêtât la guerre et la dictature. Ce qui fut un deal assez complexe et dissuasif, puisque d’une part, cette proposition, douce comme le lait, montrait effrontément les liens qu’on connaissait déjà entre la politique et le prix que l’homme attache à la femme en tant que trophée de ses guerres futiles. Et d’autres part, on comprit que la politique selon la femme serait aussi ouverte que ce voile de l’évidence. On approuva dans le monde des arts, que cette sortie provocante de la Cicciolina rejoignait les scandales dadaïstes et post-dadaïstes, soit la performance. Une attitude érotico-artistique perpétuée, aujourd’hui, comme un genre en soi par l’irruptive Zara Whites. Quand elle s’est conditionnée nue et aspergée de faux sang dans une barquette de cellophane devant le Salon de l’Agriculture. Et tout pour bousculer la file des viandards qui venaient caresser le boeuf. Ce fut Jeff Koons, le plus important artiste post-moderne, qui accepta la proposition de la Cicciolina. Bien qu’il ne fut en guerre contre personne, hormis contre les contempteurs ou les ennemis de l’art contemporain, déjà vaincus par leur propre ridicule. La question fondamentale qui ressort de cette exposition et donc du travail de Cindy, est d’une simplicité nucléaire. Si l’on considère ses dégâts qu’elle porte sans plus de ressource pour l’homme du XXIe siècle, assez loin d’Audiard, de Lino et même de Rocco. En effet, on comprend qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais "des femmes" ou "les femmes", comme on dirait hâtivement d’une troupe servile un peu indifférenciée. Non ! Cindy Sherman est bien une femme indépendante. Et pour dire que toutes les femmes sont autres. Et qu’être une femme est un statut identitaire, au même titre qu’être un artiste ou une femme-artiste. C’est la photo de Cindy qui le dit... Article ajouté le 2007-09-17 , consulté 139 fois CommentairesLiensVoir les articles de la catégorie " LES PHOTOGRAPHES "Afficher une version imprimable de cet article Retour aux articles |